Archive for juin, 2006

Mon corps n’est plus qu’à moi

Mon corps n’est plus qu’à moi.

Pendant des années, il a été un territoire intime pour deux. Ce n’était pas de la possession ou de la dépossession, c’était la connaissance totale de mon corps par ses mains, ses doigts, sa langue, la familiarité de nos deux peaux qui, avec le temps, avec les souffles, avec les caresses, avec l’amour au milieu de la nuit, avec le sexe furtif entre deux portes, avec le réveil de l’un par l’autre ou de l’autre par l’un, avec les jouissances décalées, avec les orgasmes qui coïncident, avaient fait de mon corps aussi le sien, ma peau sa peau.

 

Le lien est rompu. Je ne sais plus comment il tremble sous le plaisir, ses lèvres ne sauraient plus comment trouver les miennes sans les chercher, nos frissons seraient à réinventer.

 

 

Mon corps est de nouveau à moi, à moi seule. Mes parcelles – creux, plis, ce qui rosit sous le délice, ce qui palpite et devient moite, ce qui vibre et se gorge de chaleur – sont redevenues de ma seule intimité.

Je choisis qui me fait trembler, qui fait fondre le secret caché au fond de mon sexe.

Ce n’est pas une question de féminité. Être l’amante du même homme si longtemps m’a fait découvrir mon corps de femme. Il m’a donné un contour, a dessiné mes courbes, a adoubé mes sens.

 

 

Mais aujourd’hui, l’ivresse de pouvoir me donner, à nouveau. De pouvoir être lue, être déchiffrée, que tout en moi se fasse prélude, incipit, prologue.

Un temps pour me réapprendre. Un temps pour m’appartenir.

Plus tard, un temps pour être conquise.

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Minute

J’apprends à vivre dans la minute.

Je ne prends pas une grande respiration, je ne suis pas en apnée, je n’essaie pas de resquiller du temps.

Je suis juste là, moi aussi. J’essaie.

 

Tout est précisément à sa place. Tout est possible et rien n’est concedé à un quelconque échec.

Je peux nous imaginer dans les paysages les plus lointains comme dans les plus familiers. Dans un pays que ni l’un ni l’autre n’avons jamais vu comme autour de l’apéritif servi par mon grand-père. Le voir dans chaque scène de mon avenir.

Je peux être sûre qu’il n’en fera pas partie sans une once de douleur ou de regret.

 

Je dis que je suis folle amoureuse. C’est vrai et c’est faux, mais ce n’est pas un mensonge. C’est ça, absolument, avec le ventre qui se noue et se dénoue, le désir qui palpite dans ma nuque, entre mes cuisses et jusqu’au palais, la joie incroyable qu’il existe et d’avoir croisé son chemin.

Mais pas de besoin de possession. Pas de jalousie amoureuse. Pas de peur qu’il ne m’aime jamais. Est-ce encore un sentiment amoureux ?

Il est là, dans ma vie, comme une évidence, comme une nécessité. Ni moins miraculeux ni moins ordinaire que le fait qu’on respire même en dormant.

 

 

Il fut un temps où je nous savais à la lisière de cela. Où il me semblait que nous allions, peut-être, tomber l’un dans l’autre avec un vertige inouï. Nous nous serions aimés comme seuls nous aurions pu le faire.

J’étais terrifiée et heureuse de cette chance.

Mais il a dû casser cela, briser mon abandon. Quelque chose en moi a été trop meurtri.

(Mais ce qui a été cassé peut parfois se réparer.)

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Je ne sais pas

Je ne sais pas ce que je vis, où ça va, parfois je ne sais même pas ce que je ressens, si je me mens, si je me dénude, si c’est pour le mieux ou le pire, si je jette ma mue toute neuve aux orties ou si je lui offre la plus douce des armures.

 Au milieu de ce chaos-là, parfois choyé et parfois chassé, il y a des touches de certitudes d’une netteté parfaite.

 

 

Au-dessus de son pubis, une odeur de neuf, comme un drap séché au soleil. Plus haut, le goût acide d’une pomme verte juste cueillie. Son nombril a un goût de feuille après une rosée de matin frais.

Il ne me fera jamais mal s’il peut l’éviter.

Il a un creux sur le torse pour recueillir la pluie et que j’y boive.

 

 

Il y a une beauté absolue de ce corps devant moi, une beauté qui est toute entière dans la présence. Dans l’exactitude de ce corps-là, au frisson près.

Comme lorsqu’on fait l’amour, vous savez ? Tous ces gestes qui sont sublimes si on s’y donne pleinement, si on les consacre, et qui peuvent aussi devenir tristement mécaniques si on est ailleurs.

Dans le geste le plus anodin, il est là en entier, comme s’il savourait la peau de la femme qu’il aime. Même dans le repos, même dans le sommeil.

Ce n’est pas de la concentration ; c’est de l’être-là. Je ne crois pas qu’il sache faire autrement.

 

 

C’est son visage que je préfère pourtant. J’ai du mal à le quitter des yeux. Il ressemble à une peinture de Raphaël, peut-être Le Portrait de Bindo Altoviti, pour la grâce.

Sa langue court le long de mon aine, et j’en tremble déjà, mais son regard me manque.

 

 

Je ne sais pas pas ce que je vis, où ça va, quelles brûlures j’en garderai.

Je sais que c’est vrai.

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Souffle

Ce n’est d’abord qu’une question de souffle. Elle sent que sa respiration – sa respiration à elle, le rythme intime de ses inspirations et expirations – hésite, chancelle, se force à l’impassibilité. Dès qu’elle commence à l’écouter, celle-ci cesse d’être naturelle, et elle se rend compte que lui aussi s’en est aperçu, qu’ils sont deux à présent à épier son souffle à elle, et bientôt, en sourdine, le sien à lui, tout autant une excuse, un aveu.

Il n’a pas arrêté le mouvement de sa main sur sa peau, ce frôlement de feuille ou de chat, léger jusqu’à l’insolence, mais ils surveillent tous les deux son souffle, comme deux explorateurs ou deux ethnologues devant une découverte assourdissante, vérifiant que c’est sa paume au creux de son coude – sa paume à lui, son frisson à elle – qui hache ainsi sa respiration, que c’est le chemin de ses doigts au long de la petite veine qui court jusqu’à son poignet qui l’autorise à inspirer à nouveau.
Cela dure à peine quelques minutes, et presque sans un geste, ils sont déjà tous les deux en sueur. Leurs peaux ne savent pas encore si elles sont promesses ou menaces l’une pour l’autre, et quand il cesse de la toucher elle hésite à partir et se retourne pour se mettre sur le ventre, et elle sent alors ses petites lèvres s’irriguer, c’est une surprise encore, ces petits poissons qui s’agitent entre ses cuisses. Et bien sûr ce n’est que l’effet de la cyprine et de la moiteur mais elle a soudain l’impression que son sexe s’est alourdi et l’arrime au lit, à côté de lui.

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