Lorsqu’une femme ne vit pas suffisamment avec son corps, le corps finit par lui apparaître comme un ennemi. Milan Kundera
Le rapport au corps – mon rapport à mon corps mais en général, le rapport de tous à leur corps – m’intéresse. Lors de mon adolescence forcément boutonneuse et tourmentée, j’ai souvent demandé à mes amis de se décrire physiquement – je les avais sous les yeux, mais j’étais curieuse de comment eux se ressentaient, s’imaginaient dans leur chair.
Encore aujourd’hui, il m’arrive de jeter des gens dans l’exercice, et je suis frappée à chaque fois par le nombre de données factuelles et dispersées qu’on donne pour se caractériser taille, poids, longueur des cheveux, couleur des yeux … De plus, ce qu’on livre de soi est rarement ce qui nous caractèrise vraiment, ce qui nous distingue d’un voisin aux mensurations cousines. Comme si on avait du mal à se voir comme un ensemble, comme un tout. En même temps, il faut avouer que la gymnastique est difficile.
J’aimerais savoir dessiner, et mettre sous vos yeux, mais surtout sous les miens, Zelda telle que je la vois. Je ne sais que jouer avec les mots – à moins qu’ils ne se jouent de moi – et c’est par ce biais que je m’essaie à l’exercice avec lequel j’ai souvent torturé mes proches.
Je suis solide, ancrée dans la terre, les épaules larges, les mouvements sans doute un peu rustres. Il y a en moi quelque chose des générations de paysans qui ont formé la famille de mon père, terrienne plus que sauvage. Ma peau très blanche se tanne peu, et marque beaucoup : je suis couverte de minuscules cicatrices, plus blanches encore et plus lisses que le grain de ma chair.
J’ai les attaches fines de ma mère, le nez cassé de mon père, les yeux bleus de leur mélange. La bouche petite, une lèvre pleine, une lèvre fine.
Une ossature fine qui s’alourdit aux endroits féminins : la chair chaude s’y amplifie, encombrante. Je ne suis pas grande, mais je me sens grande. Un peu trop droite, un peu trop raide. Pas assez déliée.
Je m’assieds souvent en tailleur, les pieds nus, les ongles des orteils un peu trop longs. Quand on m’offre une fleur ou une plume, elle se perche sur mon oreille pour égayer mes cheveux courts et mon minois austère. Le rouge me vient facilement aux joues.
Je suis la fille qu’on ne remarque pas, sauf à sa voix qui porte, ou quand elle s’enflamme dans une conversation. Et cela me convient.